Monthly Archives: avril 2012

Les touristes et Berlin

Les lecteurs réguliers de ce blog l’auront compris, je n’aime pas les touristes. Ou plutôt: je ne les aime plus. Il paraît que c’est un signe d’intégration. Ce n’est pas moi qui le dit, mais une copine qui est née ici, derrière le Mur. Je pars donc du principe qu’elle a forcément raison. Surtout ne pas admettre qu’on aime pas les gens qui se baladent en ressemblant à rien en général, à commencer par les superbes tee shirts criards obligatoires.

Donc voilà: ici, les touristes ne sont pas tant les bienvenus que ça. C’est un peu comme les Souabes qui ont quitté le merveilleux pays des Spätzle pour venir à la capitale. Les Souabes passent aux dires d’une certaine minorité berlinoise pour des suppôts de Satan. Ils se goinfreraient des Spätzle toute la journée, comme au pays, rouleraient sur l’or, n’auraient aucun intérêt ni respect pour la culture locale. Mais surtout, leur présence est considérée comme insupportable pour le rôle qu’ils jouent sur l’augmentation du coût de la vie. Berlin se veut bien pauvre et sexy, mais il y a des limites. Pas si le tout est noyauté de riches étrangers! Et tout ça d’ailleurs, ça risque de se faire ressentir le 1er mai, comme chaque année.

Vous me direz donc, pourquoi ce lien entre les Souabes, les touristes, le coût de la vie?

La gentrification. Encore et toujours. Ce mot horrible en français comme en allemand désigne le mouvement de hausse des loyers en centre-ville qui n’épargne plus Berlin. Il y a le centre-ville, et il y a le reste. Et ça empire par des petites mesures anodines. Mon loyer a été rehaussé de 20 euros mensuels par rapport à celui payé par le locataire précédent. Pour d’autres, c’est une petite lettre qui arrive un jour par la poste annonçant que désormais il faut aligner 80 euros de plus. Purement et simplement.* Autant dire que pour tout le monde, c’est un problème. Pour une branche minoritaire de l’extrême gauche, environ 2000 individus, il n’y a pas à chercher loin dans tout ça. C’est bête comme chou, et donc d’autant plus exaspérant. Et ce beau monde, même minoritaire, influence une bonne partie de la population berlinoise. Ca me fait vaguement penser à ces idées d’extrême droite qui se banalisent sous le prétexte qu’une attitude décomplexée est salutaire. Plus rien n’est grave. Tant qu’on ose réfléchir (notez bien que ce mot est toujours prononcé de façon très bizarre dans ce type de circonstances. Vous avez l’impression que la personne zozotte, quasiment. Bref). Dans le cas présent, c’est un peu la même chose: puisque tout le monde souffre de la hausse des prix, il n’est pas grave d’oser désigner les coupables. Voire de brûler leurs voitures. Ils l’ont bien mérité.

On considère donc, dans toute l’intelligence coutumière à ce genre de raisonnements, que l’on peut facilement attribuer la faute à un groupe ethnique bien marqué. Je ne sais pas vous, moi ça me fait vaguement penser à du racisme. Ce sont donc les mangeurs de Spätzle les coupables, ces Allemands de l’Ouest qui rappliquent aux premiers signes d’enrichissement d’une ville dont ils comptent visiblement voler l’âme. C’est donc ainsi qu’on colle indistinctement sur le dos du capitalisme, de l’invasion souabe et de la modernité le fait que des voisins ne se connaissent plus vraiment, que Berlin change (il est bien connu qu’un changement est forcément pire), que les prix montent alors qu’ils pourraient rester bien bas. Bon, dans tout ça, le fait qu’il y ait autant de Français ou d’Américains ou d’Espagnols dans les rues, ça n’est pas si grave: ce ne sont pas des Souabes, les Berlinois, extrémistes ou pas, ne sont donc pas encore au courant. Surtout gardons bien le secret.

Si encore on pouvait en rester là. Mais non. Il y a en plus des gens, a fortiori étrangers, qui mangent normalement des spaghettis, des cornichons et du boeuf stroganov. Ces gens errent en troupeaux dans la ville. Soit ils sont en version short-vieilles tennis-besace-casquette (celle que j’adore, vous devriez avoir compris), soit il s’agit d’une foule attirée par la réputation de Berlin, capitale de la nuit, étoile montante de la vie culturelle et événementielle de l’Europe, pas chère, agréable, reine de la techno. Les anciens fêtards (enfin, pas si anciens que ça) sont les premiers à hurler sur ces fichus touristes dès qu’une fête prend trop d’ampleur- si vous ne hurlez pas, ça ne sert à rien: tous les touristes sont, par définition, sourds. Les cyclistes pestent contre les touristes, ces gens qui restent des plombes sur une voie vélo si pratique et déserte quand personne ne s’est parqué dessus, à commencer par les flics. Ce qui est bien, dans l’histoire, est que la plupart des touristes passent complètement à côté de la plaque.

Donc, pendant que ces futurs candidats à l’insulte préparent leur voyage en cherchant les meilleurs hôtels à Berlin, je commence à me demander dans quelle mesure ma haine désormais instinctive du touriste dans toute sa platitude résulte de mon bon entendement. Plus le temps passe, plus je me pose la question. Quelles opportunités a cette ville? Ni l’industrie, ni la finance. Impossible ou presque de faire carrière à Berlin hormis trois ou quatre grandes boîtes qui se battent en duel. En revanche, il y a la réputation de Berlin, les lacs, les paysages, le centre-ville. Ces touristes permettent à la ville de jouer dans la cour des grands**. Sans eux, je n’aurais sans doute jamais eu l’idée de venir m’enterrer ici. Je serais certainement à Munich, Hambourg ou Stuttgart. Ils créent de l’emploi, permettent à une ville qui était entièrement close et entièrement germanophone il y a un peu plus de deux décennies de goûter à nouveau à l’international. Et voilà qu’on voudrait vivre sans. Que des clubs collent des étiquettes déclarant que les  »Touris » ne sont pas les bienvenus. Je ne souhaite pas finir comme ça, ou comme les riverains de l’Admiralsbrücke, qui ne supportent plus rien, et ont besoin d’une équipe de médiation pour pouvoir avoir un vague sentiment de quiétude…

Je me demande si une autre ville dans le monde a cette attitude envers le tourisme? Je t’aime moi non plus?

* Si vous ne me croyez pas sur la hausse des loyers, relisez cet article du blog de Manon…

** Pour plus d’infos sur le sujet, vous pouvez lire cet article un peu ancien, ou bien même aller voir chez les descendants de Shakespeare.

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Bienvenue à Paris…

…avec les laboratoires Boiron et leur campagne ciblée, qu’on voit partout dans la ville, à commencer par l’aéroport:

Il faudra quand même qu’un jour je me décide à rentrer.

Sponsorisée par Boiron, sans doute.

Ou alors, affranchie à la suite d’un long processus d’aliénation (I don’t speak French, so niiiiiiiiiiiiiice here, I love baguette and art de vivre, French people know how to enjoy time mais regarde les Parisiens sur les passages piétons purée), d’un gain historique au loto pour pouvoir vivre dans un trois-pièces sans avoir à scotcher mes factures impayées sur le frigo (mais pourquoi n’ai-je pas joué vendredi 13?!), ou bien d’une entrée subite en religion pour ne plus avoir à nager dans un océan de stress comme au bon vieux temps jadis.

Paris version bisounours, ce ne doit quand même pas être si mal. Sinon, d’ailleurs, on aurait pas autant de gros naïfs lâchés dans les rues touristes enthousiastes. Ni d’ailleurs la moindre nostalgie, ou bien jalousie.

Ceci dit je ne sais pas pourquoi je n’ai pas envie de presser le mouvement pour croire en ma réussite dans l’une ou l’autre des possibilités que j’ai évoquées ci-dessus. Depuis que j’ai revu cette affiche à la station de bus, puis devant le boulanger, et ensuite à Monoprix. Mon premier réflexe de l’aéroport n’a fait que se confirmer: crispation immédiate.

Boiron met les moyens, et la clientèle parisienne semble de fait être un bon marché. Reste à savoir si c’est un mythe, une réalité, un fait qui existe partout ailleurs aussi, ou bien encore un devenir auquel on donne vie rien qu’en répandant un verdict implicite. M’enfin, ça vaut certainement mieux que des campagnes sexistes à deux balles.

La pub, symptôme d’une façon de vivre, ou bien simplement un moyen de créer un marché? Le débat est ouvert…

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Lecture à thème: La femme de midi

La femme de midi est un roman paru en Allemagne en 2007, où il a connu un succès immédiat. Il a notamment reçu le prix du Deutscher Buchpreis, la plus belle récompense littéraire allemande.

Qu’est-ce que ça raconte?

L’histoire d’une femme aux origines juives, qui naît avant la première guerre mondiale, est pourvue d’une mère folle et d’une soeur sans doute un peu trop aimante. Helene est surdouée, belle, mal aimée. Elle passe à travers l’époque comme un navire sans capitaine.

Le livre commence avec l’abandon de son fils dans une gare, à la fin de la guerre. Peter attend des heures durant une mère qui ne revient pas, une mère qui lui semblait l’aimer. Passé ce prologue, le roman se concentre sur la vie d’Helene, comme pour expliquer ce geste par les vestiges de son passé. Cela démarre en Lusace, à Bautzen, entre un père fou d’amour et une femme  »étrangère » que les gens n’aiment pas, qui ne communique plus avec personne et collectionne les objets. Helene grandit avec sa soeur Martha, n’a qu’elle pour seule famille, et seulement son intelligence pour se sortir de toutes les situations. Le père part malgré lui à la guerre, la mère se recroqueville dans sa chambre, Helene ne sait pas quel sens donner à tout cela. Elle place tous ses espoirs dans ses aptitudes et en Martha, son seul repère d’enfant, la seule qui semble lui donner un peu d’amour.

Tout au long du livre, il y aura l’obsession de faire quelque chose de cette intelligence, et de ce rapport pour le moins ambigu avec Martha. L’aimer, la voir se donner à d’autres, tenter de faire des études d’abord pour la surpasser, puis pour faire comme elle, la voir ruiner sa santé, accepter d’être son ombre, tomber amoureuse et quitter Martha, perdre cet amour, vouloir revenir vers Martha, la chercher: voilà ce que raconte le livre. La vie d’un personnage qui a comme point de départ et de retour Martha. A se demander si cette femme de midi, ce n’est pas elle.

En d’autres termes, ce qu’il faut comprendre est que ce livre n’est pas un énième livre sur la période sombre du nazisme, mais l’histoire de deux soeurs menacées par la folie, qui ne tiennent que grâce à l’existence de l’autre. L’époque est une toile de fond, il n’y a pas cette touche dramatique habituelle: les choses sont comme elles sont, on est face à la vie brute, telle qu’elle est ressentie par des personnages qui sont d’abord préoccupés par leur avenir immédiat, l’argent qui ne rentre pas, la vie de bohême berlinoise, le travail à trouver, les gens à aimer, les gens à soigner. L’horreur, la peur de l’avenir, la peur de savoir, sont des données refoulées de façon très réalistes. C’est précisément cet aspect qui m’a parlé.

J’aurais cependant du mal à porter un verdict final sur ce livre qui sent un peu trop le romancier débutant. C’est exactement le contraire de ce qui s’est passé avec Döblin et Berlin Alexanderplatz.

Chez Döblin, le niveau est si élevé qu’il sacrifie les trois quarts de ses lecteurs dans les 50 premières pages. Le style est tellement travaillé que l’on voit d’abord des fautes de langue, quand on est en train de relire un passage de la Bible ou une réécriture de Dante savamment remaquillés par l’auteur en un babillage berlinois destiné à peindre une humanité brute, littéralement idiote et franchement repoussante. On suppose la non-maîtrise involontaire du style, on ne comprend pas où le roman mène, on ne ressent aucune sympathie pour les personnages et l’on se débat pour comprendre où peut bien être le chef d’oeuvre promis. C’est seulement à la faveur d’un petit miracle que l’on peut comprendre l’esprit du roman, qui n’est ni fait pour les gens qui n’ont pas de vraie culture ciblée ou d’affinité littéraire, ni pour ceux qui sont venus chercher une histoire sans autre conséquence, ni pour ceux qui n’ont aucune patience. Ce livre me travaille encore, des mois après l’avoir lu. Il m’a fallu être bloquée dans un train pour réussir à passer le cap de ces 50 pages et enfin entrer dans le texte à ne plus pouvoir le lâcher. J’envisage sérieusement de le relire. Toutes proportions gardées, il est en cela assez proche de l’écriture alambiquée de Flaubert, où on a l’impression que la vie de Frédéric, dans L’éducation sentimentale, est d’un ennui mortel. Or c’est tout le contraire, et on y revient dès que l’on a compris cela. Plusieurs fois. Il y a un côté magnétique à certaines oeuvres.

Mais je m’égare. Dans La femme de midi, au contraire, rien de similaire. Il n’y a absolument aucune prétention au chef d’oeuvre, ni aucune lutte pour le lecteur aux premières pages. On entre dans l’histoire comme on boit du petit-lait. C’est une histoire, point. L’écriture est agréable, le propos séduit d’emblée, les relations étranges des personnages intéressent. On veut comprendre, on s’attache à Helene, on la plaint, on l’admire. Les personnages de cette mère de plus en plus folle, complètement déconnectée de la réalité, de ce père ivre d’amour et aveugle à ses filles, ils ont un côté fascinant. Le début du roman est happant. Je n’ai pas lâché le livre avant 150 pages.

Seulement, passée cette phase d’entrée en matière, on commence à sentir poindre une petite déception. Trop de promesses tuent le roman. L’écriture que l’on trouvait agréable devient un peu mièvre, un brin surannée, les longueurs apparaissent, les personnages ne sont plus si finement analysés. Je me suis surprise à lire en diagonale, à attendre le prochain rebondissement, à guetter les sentiments d’Helene au détour d’une scène de la vie quotidienne, faute de comprendre la portée de tout cela. Ce personnage si parlant au début du livre devient difficile à suivre, même si la lecture est facile. Il y a dans tout ça un peu trop d’efforts de l’auteur pour maintenir le niveau, et stylistique, et en ce qui concerne les événements. On referme le livre en se demandant quelle conclusion en tirer, malgré le talent indéniable de l’auteur. Un roman vite lu, qui a des raisons d’avoir du succès, qui dans l’ensemble m’a plu, mais dont je n’arrive pas à le qualifier d’excellent: drôle d’impression. Peut-être essaye-t-il trop de plaire à son public. C’est sans doute la raison pour laquelle les critiques que j’ai trouvées par ailleurs sont si partagées, tantôt dithyrambiques, tantôt très négatives.

Bientôt d’autres critiques. En 2012, visiblement, je lis comme jamais.

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