Ha! Bonification et caetera

Retour sur la toile pour des pensées profondes…

On lie trop souvent l’expatriation à l’image d’un échec ou au contraire d’une réussite. Comme si elle devait exclure la vie, telle qu’elle est, dans sa simplicité, et mener à un résultat tangible.

Je pense que nos attentes et les valeurs dont nous héritons nous mènent à l’étouffement. Nous vivons avec des idées de bien, de mal, des règles, des préjugés et des tabous qui font de nous des personnes creuses. Plus que jamais, même dans un pays foncièrement laïque, nous obéissons aux principes judéo-chrétiens. La religion fait son retour dans tous les domaines, du prépensé à l’évident. Elle structure nos débats sociaux, de la réglementation de plus en plus draconienne sur la prostitution au mariage gay. Et s’infiltre dans notre quotidien, dans notre vie. Qui disait déjà que le XXIème siècle serait religieux ou ne serait pas…?*

L’une des phrases les plus destructrices est banale. Il faut réussir sa vie. Une phrase qu’un athée vous dira spontanément, comme un prêtre un passage de la Bible. Une idée qui vient directement de cette culture judéo-chrétienne. Réussir sa vie et aller ensuite au paradis.

Mais la question dans notre monde qui se veut laïque, c’est l’interprétation qu’on en fait.

Chez les plus jeunes, ça aboutit à l’éclat’ à tout prix: on en prend plein les yeux, on fait la teuf un peu tout le temps, on visite le monde. Il faut rentabiliser son temps. A l’étape suivante, chez les jeunes diplômés, ça consiste à trouver la bonne voie et à surtout ne pas commettre d’erreur. L’intensité change d’échelle. On passe dans le domaine de l’irréparable professionnel et personnel en approchant des trente ans. Et vient une période plus ou moins longue, où on cherche probablement à simplement éviter les erreurs aussi bien que l’ennui, voire à tenter de corriger son parcours. Mais pourquoi ai-je fait ça. Si seulement j’avais su. Si je pouvais tout changer. Il faut que je réfléchisse. Peut-être que je pourrais recommencer des études.

Un symbole qui en dit long. Et à méditer pour les Chrétiens comme pour les autres. Est-il nécessaire de se crucifier au quotidien?

Je suis née dans la culture chrétienne, j’y ai baigné pendant de longues, longues années. A certains points de vue, je la trouve formidable. Mais aujourd’hui, en mettant de côté son apport historique et la question de la foi, je rejette une grande partie de ce qu’elle implique. Faire de nous des êtres vides, obsédés par l’idée de la réussite personnelle, incapables de recul s’ils ne possèdent ni la croyance ni la clairvoyance. D’autant que cette culture suggère fortement l’effacement et la culpabilisation permanente. Rappelons-nous bien d’aller nous asseoir au dernier rang lors d’un mariage, c’est la meilleure façon de se faire placer au premier rang par le marié lui-même. La contradiction est présente dans toutes ces scènes que l’on nous fait entendre, lire, relire, méditer ou pas. Conséquence? On les intègre et on colporte ces idées à notre entourage. Il faut bien se tenir pour aboutir au succès.

Mine de rien, cette question est au coeur du sujet de l’expatriation. Bien se tenir, c’est faisable. Réussir, c’est une autre paire de manches. Qui voudrait rentrer avec une boule dans la gorge et la tête basse si on peut parler d’échec. Revenir sans compagnon, revenir sans emploi, revenir sans être parfaitement bilingue, revenir sans médaille. D’autres croient dur comme fer qu’il est possible de  »réussir son retour » comme on aurait  »réussi » son expatriation et investissent du temps, des arguments, des moyens pour s’en convaincre et bâtir un retour complexe. On se demande où est sa maison, on se demande quelle solidité elle a, et à s’enfoncer dans cette question, on en finit par se demander où est sa réussite.

Ce raisonnement est faux. Il nous fait passer à côté de l’essentiel et nous jette dans des tourments qu’il serait possible de s’épargner et d’épargner aux autres. Il m’a fallu beaucoup de temps pour me libérer de cette carapace, et laisser de côté ces attentes, ces remarques anodines qui tombent comme un couperet d’un combiné téléphonique ou de derrière un kebab. Pour cesser de les transmettre, aussi. Réussis ta vie. Deviens quelqu’un. C’est ta vie. Prends les bonnes décisions, tu regretteras après de t’être trompée.

Erreur. L’être humain n’est pas fait pour vivre comme un baromètre. Il y a des étapes, où l’on veut quelque chose et où on recherche quelque chose passionnément, parce que c’est dans notre nature d’hommes et de femmes: partir, rencontrer quelqu’un, vivre dans l’insouciance, se mettre à épargner, se poser, se marier, fonder une famille…Mais dans tout cela, l’idée même de réussite est à chaque étape un vrai mirage.

En vis à vis, il y a quelque chose qui s’appelle la bonification. On laisse l’idée de côté comme si c’était un mythe, alors que les réponses sont là. Comme le bon vin, quelques soient les épreuves que nous avons traversées, je crois que nous sommes capables de devenir un peu plus forts avec le temps, seuls ou non. Enfant et ado, je détestais la rentrée des classes. Il fallait se refaire un trou, compter avec les personnes qui nous faisaient plus ou moins peur, espérer être avec les bons. Les trois derniers mois de l’année, au contraire, c’était le paradis.

Si vous ne connaissez pas encore le journal d’Etty Hillesum, foncez. Je ne sais pas pourquoi ce billet me fait penser à elle ceci dit.

Aujourd’hui j’applique cette même logique dans ma vie. J’ai passé trois ans à évoluer entre un pôle positif (super cette ville!!) et un pôle négatif, consistant à me pardonner d’être venue ici, d’avoir commis cette erreur gigantesque au vu d’un impératif de réussite intériorisé. Berlin est un vrai cul-de-sac où viennent s’échouer des cargaisons entières de jeunes étrangers fuyant quelque chose ou pensant aller à la conquête d’une vie meilleure. J’ai échoué comme des centaines d’autres, n’ayant ni l’ambition proche de fonder une famille, ni un travail côté trois étoiles sur le guide Michelin de la réussite,  ni contrat de mariage en vue. Seulement, y a-t-il moyen de penser autrement une fois qu’on se pose la question dans ces termes?

Je ne crois pas à cette théorie. Je pense au contraire être en train de gagner. J’ai appris tellement de choses au long de cette route, j’ai tant à revendre et tant à dire. Je pourrais noircir des pages entières d’idées, de nouvelles, de petites phrases. Je peux faire tant de choses qui étaient inaccessibles il y a seulement trois ans. Je n’ai rien perdu au fait de n’avoir pas réussi. Bien au contraire.

Le chemin est long et l’humeur fluctuante. Il faut encore s’habituer à cette nouvelle réalité et savoir reconnaître cette richesse intérieure au lieu de céder au réflexe culpabilisateur. Mon pays me manque, ma vie n’est pas drôle tous les jours, je suis seule et j’ai parfois envie de prendre mes jambes à mon cou. Ou bien de rajeunir, de revenir à ce fichu jour maudit pour tout effacer, tout recommencer, en mieux, gommer l’insupportable. Mais je doute que cela me rende heureuse. Le chemin le plus court pour être bien dans ses baskets est encore de vivre au jour le jour, et d’envisager le passé non pas comme une accumulation d’erreurs et de blessures, mais comme une ressource. Profiter et revenir à une morale hédoniste, y compris et surtout en matière d’expatriation, voilà le chemin que je choisis aujourd’hui.

Berlin et Paris m’appartiennent. Je pourrais aller en fait n’importe où dans le monde. C’est pas beau la vie?! Moi je suis bien contente d’avoir découvert tout ça. Même en en ayant bavé à certains moments. Si c’était à refaire, je referais…Obstinément.

* Si vous vous intéressez à la question du religieux au XXIème, allez voir du côté de Régis Debray. C’est un prophète, apparemment.

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