Le temps de vivre

Ceci est ma contribution au concours de Chrys dont je trouve l’idée vraiment, vraiment sympathique. Le temps, il y a tellement de choses à dire dessus…Le temps qu’on a, le temps qu’on perd, le temps qu’on gagne, le temps qu’on regrette, le temps qu’on a pas (mais dont a toujours le temps de dire qu’on ne l’a pas, c’est encore le plus intéressant ;)), le temps qu’il fait, le temps qu’il faut, etc. , etc. En fait, on passe notre vie à estimer le temps et ses implications: ça au moins, le temps, c’est comme l’espoir dans la légende de Pandore- tout le monde est logé à la même enseigne.

Bref: quand j’ai vu l’idée de Chrys, je me suis dit que c’était génial comme sujet et que je pouvais faire un billet là-dessus. Ce ne sont pas les idées qui me manquent pour alimenter ce blog, mais plutôt le fait que j’aime écrire et poster quelque chose qui correspond à ce que je vis actuellement, enfin plus précisément quand je poste…mon blog n’est pas destiné à être un espace perso (le but, c’est de vous parler de mon affection pour ce pays et des choses que j’y vois), mais c’est quand même un projet dans lequel je mets un petit bout de mon âme. J’ai des posts de prêts, et pourtant je ne les publie pas tant que je ne me reconnais pas dedans au moment où je suis sur mon petit espace admin. Ou le blogging revisité par moi :). Et écrire sur le temps, aujourd’hui, oui ça me dit, et pas qu’un peu!

Je ne vais pas parler de n’importe quel temps- et d’ailleurs, oui, je vais aussi vous en parler de façon à faire une comparaison « rhénane » . Là-haut dans ma liste sommaire il en manque au moins une sorte, celle qui me plaît le plus: le temps vécu. Le temps qu’on apprécie ou non, celui qui nous surprend par sa longueur ou sa rapidité. Dans l’exposition Körpenwelten qui est passée à Berlin l’année dernière (vous savez cette expo sur le corps humain?), il y avait une série de citations, dont une qui m’a beaucoup marquée (forcément, quand on passe le cap fatidique de 25 ans, on commence à cogiter). C’était dans le goût de « man muss ein langes Leben haben, um endlich mal zu wissen, wie kurz das Leben eigentlich ist ».* Autrement dit, qu’on commence à valoriser le temps une fois passé un certain âge, une fois passé l’excitation de la grande jeunesse, une fois passée la prise d’habitude liée à l’entrée dans la vie adulte: conduire, voir le monde, travailler, s’installer, se mettre en couple ou non…Tout ne commence qu’une fois, une fois que la magie du commencement s’évanouit, il nous reste simplement le temps vécu. Au sens passif (la mémoire, qui trie le meilleur comme le pire) et au sens actif (savourer -ou endurer- le moment présent, lui faire dépasser ses limites statistiques, ne pas le compter en secondes, en minutes, heures ou jours, mais en « instants »). Je crois que cette phrase m’a marquée parce qu’elle correspondait, aussi, à ma découverte d’une autre façon d’apprécier les choses.

Je ne peux pas dire si cette découverte est à 100% due à ma présence en Allemagne. Toujours est-il que j’ai nettement changé sur ce plan depuis mon déménagement ici, et que je cherche maintenant vraiment à prendre le temps, plutôt que d’être sur tous les fronts Non pas que j’y arrive (il faudra repasser pour ça…), mais que le concept de Gemütlichkeit, il m’est entré dans la peau. « Gemütlich », c’est un mot qui concerne d’abord une pièce, une atmosphère, une ambiance. Un peu comme l’anglais « cosy ». Mais il y a aussi derrière ce mot un peu de plus de magie: si on vous dit que quelque chose est gemütlich chez vous, c’est un vrai compliment qui vous est fait…Vous avez pris le temps de faire les choses, les minutes sont presque suspendues et on savoure le moment présent à vos côtés. Il y a d’autres mots qui expriment un peu la même idée, au détour d’une phrase, comme une allusion masquée…Günstig, par exemple. J’ai mis un temps fou à comprendre ça, mais je l’ai compris: « günstig » ne veut pas seulement dire « bon marché ». Le mot signifie aussi malin, approprié, avisé. Par exemple: « Es ist ungünstig jetzt zu fahren, wird ehe zu spät » (que je traduirais pas « ce n’est pas avisé d’y aller maintenant, il va être trop tard »). Là où je veux en venir, c’est que la langue allemande a -à mon sens, je pars peut-être dans une théorie qu’un germaniste pourrait descendre en flammes en deux secondes- a une capacité à donner de la valeur au temps.

La parisienne que j’étais était toujours pressée, toujours en train de courir, toujours sur tous les fronts. Je marche moins vite dans les rues berlinoises, je mange moins vite, je suis moins agressive et « straight to the point » qu’auparavant. Ca c’est pour le positif en termes d’attitudes générales (le négatif sur ce plan, pour être honnête, je n’ai pas encore assez de recul pour l’identifier…). Et puis il y a tout ce qui relève de la compréhension de certaines attitudes culturelles: faire les choses dans l’ordre et pas en même temps, c’est important quand on vit ici (les Français ont un don pour gérer des milliards de choses en simultané. Je ne dis pas que c’est bien ou mal, je dis simplement que c’est VRAIMENT l’une de nos capacités nationales…d’ailleurs l’idée de faire un post à ce sujet m’a traversé l’esprit…). Ou encore, dans la série interculturelle:  séparer systématiquement l’utile et l’agréable. Ici, vous allez au cybercafé vérifier une info, vous ne faites autre chose QUE si vous avez payé une session et que vous voulez l’utiliser jusqu’au bout. Du moins je vous déconseille d’aller ouvrir un autre site parce que ça vous traverse l’esprit, si vous êtes entouré d’Allemands à ce moment-là…De même quand vous vous détendez: quand on se détend, on se détend. Enfin bref.

Je pense que cette vision des choses m’a été apportée par Berlin et l’art de vivre ici. Lentement, très lentement, j’ai compris que cette façon d’anticiper et de stresser en amont (il faut bien le dire, pour nous cela se présente comme du stress même si ça n’en est pas…) n’est pas une tentative hystérique pour organiser sa vie, mais une façon de se faire un très beau cadeau à soi-même: s’offrir un petit capital de sérénité, de temps suspendu, pour quelques heures précieuses… Il y a des dizaines de choses qui me manquent de ma vie d’avant et de sa rapidité un peu enivrante, et je ne peux pas nier que parfois, le fait de faire une chose à la fois, de systématiquement chercher à suivre un ordre établi n’est pas une chose facile…Mais la conséquence de cette attitude, elle m’est vraiment bénéfique, et je crois que je ne suis pas la seule: combien je suis devenue calme intérieurement…A ne plus s’y reconnaître.

Pour aller participer chez Chrys, c’est par , et c’est jusqu’au 30 octobre, minuit!

* Il faut avoir une longue vie derrière soi pour enfin se rendre compte à quel point la vie est courte.

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