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Un Strassenfeger et des hommes

On ne connaît pas Berlin si on ne connaît pas sa misère. Facile à dire, argument qui enfonce des portes ouvertes…je sais tout ça. Il n’empêche: le rapport à la pauvreté, dans Berlin, c’est toute une histoire.

D’un côté, il y a l’ombre de la gentrification. Cette sorte de mouvement d’éviction progressive des plus pauvres du centre-ville, parce que loyers en augmentation perpétuelle, parce que c’est la vie, parce que voilà, parce que c’est la nouvelle donne. Le Liebig 14, les dernières formes de squats urbains, les droits des proprios qui ne sont pas très clairs, tout ça n’est pas bien accepté, mais vit ses dernières heures. Jean-Michel l’a d’ailleurs déjà très bien résumé dans cet article. Où je veux en venir? Eh bien que non seulement les « squatteurs », mais aussi tous ces gens qui vivent de Harz IV, autrement dit d’un très mince pécule, disparaissent peu à peu du centre de Berlin, faute de pouvoir suivre des loyers qui, mine de rien, sont en hausse de 14% sur un an. C’est ma radio variété qui me le dit dans les infos du matin, alors si même elle s’y met… On a beau démarrer de bas, ça fait quand même mal. En d’autres termes, Berlin, c’est une des capitales européennes où la mixité sociale disparaît, fond progressivement sous nos yeux. Et je me demande quel est le degré d’indifférence ou d’indignation réels que cela provoque sur la population locale, anarchistes exclus.

D’un autre côté, il y a cette misère perpétuelle qui hante toutes les grandes villes, sous des formes d’indifférence qui varient du simple au double. Clochards ivres morts devant le Kaisers, Roumaines qui arpentent Checkpoint Charlie en posant inlassablement la même question avec le même ton, la même voix, le regard vide de ceux dont l’espoir et la foi en l’autre ont disparu depuis belle lurette: Speak English? Autre variante, les vendeurs de billets de métro pré-utilisés, à la sauvette, pour un euro, que tout le monde connaît, qui sont là, fidèles à leur poste, auxquels on s’habitue vite: après tout, une économie de 1,30, quel Berlinois saurait le refuser ad vitam eternam…Il y a aussi les nettoyeurs de vitres un peu plus bas sur la Friedrich., qui forcent leur chemin comme tous leurs comparses du monde, et ces automobilistes qui ne savent plus comment dire non, voire comment établir un semblant de conversation, si par hasard l’envie leur en prend. Les chanteurs de métro, sur la U1 en particulier, qui eux réussissent encore à déclencher des échanges entre passagers et animer un peu les coeurs: et qu’on danse, et qu’on rie, le jeudi soir, le samedi soir, sur les dernières stations, en direction de Warschauerstr. Toute cette misère, Berlin la connaît depuis la nuit des temps et vit avec, vous donnant parfois l’impression d’être comme un vieux manteau que vous aimez bien, mais qui va bientôt craquer sous le poids des années…Tous ces gens nouveaux, toute cette richesse qui afflue, Berlin saura-t-il l’intégrer pour garder son ouverture d’esprit sur la misère…? Pas si sûr, en tous cas je suis bien curieuse de voir ce que cela va donner. Comparé à mon expérience parisienne, on dirait bien que la chaleur humaine est ici un peu plus développée envers les plus démunis. RDV devant les Volksküche au printemps si vous en doutez.

Fin de la parenthèse généraliste, je voulais vous parler du Strassenfeger. Littéralement: le balayeur, au sens de balayeur de rues. Et une belle allusion à un concept télévisuel assez juteux, sur lequel vous pouvez en apprendre plus en allant par . Qu’est-ce que c’est? Un journal berlinois édité par une association qui cherche à réintégrer les plus pauvres par le travail. Voilà le numéro que j’ai acheté:

Strassenfeger- Mars 2011

L’idée est d’éditer un journal mensuel pour 1,50 euros. 90 centimes sont réservés au vendeur, le vendeur pouvant a priori être n’importe qui, et étant dans les faits la plupart du temps un SDF, voire un bénéficiaire de Harz IV. Vous vous souvenez de la dernière fois que vous avez vu un type avec un journal dans le métro…? Actuellement, il y aurait quelques 850 vendeurs sur Berlin et le Brandenburg, pour quelques 21 000 exemplaires vendus par an. Les chiffres proviennent de la page officielle de l’organisation que vous trouverez ici. J’espère avoir mal compris le propos, sinon ça donne un peu froid dans le dos: quelques 25 exemplaires vendus par personne et par an, soit un gain de 23 euros par personne et par an- de quoi décourager pas mal de monde, à mon sens. Pour 3,5 millions d’habitants sur Berlin (chiffres d’octobre 2010). Dommage pour une si belle initiative, non?

Comble de l’ironie, l’association Mob. eV, Obdachlose machen mobil, est située en plein Prenzlauerberg, un des quartiers les plus embourgeoisés ces dernières années.  Pas étonnant de retrouver le point de vente le plus proche sur Senefelderplatz, mais pas étonnant non plus de voir les résultats locaux, quasi nuls. Un vendeur de Strassenfeger devant un Bioladen, un vent plus que frais, des gens épuisés par leur semaine de travail qui n’ont pas remarqué ou pas voulu remarquer le SDF transi devant la sortie, quand ils ont les bras chargés de leurs courses et des soucis plus immédiats en tête. En ce qui me concerne, il a fallu un sacré coup de hasard pour que je vienne à l’idée d’acheter mon Strassenfeger…Et dire qu’en plus, c’est Carême pour beaucoup de monde, et que le plus dur n’est pas de donner quelques sous, mais de trouver l’attitude « normale » lors de l’achat: froideur? ton amical? neutralité? Dites-moi que je ne suis pas la seule à oser me poser la question. Dites-moi que cette indifférence  gênée que j’affiche comme tout le monde, probablement 25 jours sur 30 chaque mois, n’est pas quelque chose de normal. Il y a bien quelque chose qu’on peut faire pour réchauffer au moins les coeurs, non? Le pire, pour moi, ce n’est pas la misère, c’est certainement cette impression de devenir transparent, d’attendre que quelqu’un nous remarque, quelque soit la bonne volonté qu’on investisse. Une journée sans un regard et sans une parole, voilà ce que doit être l’enfer pour un de ces vendeurs.

Et vous, au quotidien, vous y pensez à faire face à la pauvreté? Quelle est votre façon de voir les choses et de combattre cette indifférence…? Bon sur ce, il me reste à le lire, ce Strassenfeger. Il parle d’intégration, en un sens ça concerne aussi les expats’ ;)

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De l’art de faire une revue de la blogo berlinoise

Une fois tous les 400 ans (au moins), je suis prise d’une idée saugrenue: faire une veille, systématique et organisée, de la blogosphère allemande, et plus particulièrement berlinoise. Il y a des blogs que je suis quasiment au quotidien (béni soit par exemple celui de l’ami David pour tous ses filons sur Friedrichshain), ceux que je surveille quand ça me chante (par exemple, quand j’ai faim et la nostalgie d’un certain temps jadis, celui-ci, le résultat est que je vais faire un casse aux magasins asiatiques dans l’heure qui suit), et puis ceux que j’ignore la plupart du temps parce-que-je-suis-fatiguée-j’ai-parlé-allemand-toute-la-journée-déjà. Soit une écrasante majorité de blogs intéressants, surtout pour une ville dans laquelle on vit…Ahem.

Donc, aujourd’hui est un grand jour: j’ai cherché à consulter un peu de cette masse d’information officieuse sur la vie dans Berlin. Ce qu’il y a bien, avec les blogs, français, allemands, ou encore lunaires, c’est qu’il y a à boire et à manger. On peut apprendre que certaines personnes pourtant très bien sous tous rapports ont parfois des difficultés à communiquer (Selbst ist die Pauline), que la Gentrification touche profondément la Neustadt de Dresde (seule 15% de la population y vivant dans les années 80 y serait encore, voir notamment la vidéo ici) ou que décidément, Westerwelle ne sait pas parler anglais. Tout est donc une question de savoir filtrer l’information, celle qui vous touche personnellement et vous semble crédible, importante, cruciale- vous remarquerez d’ailleurs que par un curieux tour du sort, aucun des exemples précédents n’a de rapport direct avec Berlin, mais passons, c’est comme ça.

Et là, c’est le drame: j’apprends, aujourd’hui, 29 janvier 2011, que j’ai raté un événement crucial lors de ma première année sur le sol berlinois, 2009, alors que j’étais encore dans la fleur de l’âge et susceptible d’un enthousiasme sans pareil. Je pensais pourtant avoir fait le tour de la question avec les 20 ans de la chute du Mur.

Mais non:  faute d’un manque flagrant de curiosité intellectuelle, j’ai raté les 60 ans de l’invention de la Curry Wurst. Je vous assure, je ne savais pas.

Je m’en veux. Je viens d’ailleurs de trouver une ode éloquente à la Curry Wurst en images et en musique (quelle belle voix), que je ne saurais ne pas partager avec vous:

ça me fait rêver, pas vous?

Comment ai-je pris conscience du problème? Eh bien, par le chemin suivant:

1- On consulte ses favoris, section « blogs en allemands », et on pense au passage « mais quand ai-je créé cette catégorie? »

2- On arrive après quelques articles banals sur la Gentrification, Merkel, et les événements berlinois à venir comme le Semi Marathon sur le sacro-saint Blogonade, lequel est effectivement un blog que j’aime suivre, sans même passer par mes favoris poussiéreux, quand j’en ai la force.

3- On est interpellé par le titre de son tout dernier post, qui nous annonce que désormais, le Curry Wurst est aussi disponible en mode pizza. Oui, vous avez bien lu, en pizza. J’en salive déjà.

4- On lit. Lidl vend donc des pizzas au Curry Wurst pour 99 centimes. Laquelle serait, en prime, relativement mangeable. On n’arrête pas le progrès!

5- En état de choc face à cette information, on renonce à écrire un billet sur la Kuchenmanufaktur découverte la veille aux confins de Neuköln et Kreuzberg, et on fait  illico une recherche sur Google avec les mots clés « blog, Curry Wurst, Berlin »

6- On tombe avec ébahissement sur la Vérité, à savoir que le Curry Wurst a eu 60 ans en 2009, et par la même occasion, un musée dédié dans la Schützenstr., juste derrière Checkpoint Charlie, ce qui permet aux touristes de faire d’une pierre deux coups.  Pour le musée du Curry Wurst, j’avoue: je savais, mais j’ignorais totalement sa portée symbolique, et du coup je n’y ai jamais mis les pieds. Une honte. Pour tous les ignorants qui ne tiennent plus, je vous évite la recherche via Google, longue et ardue: allez voir par si vous ne me croyez pas.

Avec 70 millions de Curry Wurst consommées à l’année sur Berlin, des variantes de luxe (vous voyez que j’ai continué la recherche…), je crois bien qu’il est temps de rendre hommage à Herta Heuwer (maintenant je sais comment elle s’appelle) et de bomber le torse: maintenant, je sais. Amis lecteurs, si vous aimez, et que comme moi vous étiez dans l’ignorance, je ne puis vous dire qu’une chose: tous au musée.

Bon, ceci dit…vous lisez la blogo allemande vous…?

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Les auteurs français en Allemagne

La francophilie, vous y croyez encore…? Si ce n’est plus le cas, venez à Berlin et faites une petite enquête: nous avons encore quelques fans…

Première preuve: l’intérêt pour la langue, dont j’ai déjà parlé un peu ici. Beaucoup parlent un peu (voire très bien!) le Français, beaucoup veulent l’apprendre…

Deuxième preuve: l’étalage des librairies. On trouve énormément d’auteurs français classiques et modernes traduits ici- vous avez certainement vu un peu partout des éditions Reclam de nos auteurs classiques ou remarqué le succès (assez surprenant d’ailleurs) d’Astérix. J’ai travaillé pour une maison d’édition berlinoise il y a un an et j’ai eu l’occasion d’en apprendre un peu plus sur le sujet.

Alors, pourquoi un tel intérêt?

Eh bien, en partie en raison du passé communiste de la RDA. Imaginez ce que c’était à l’Est pour avoir l’autorisation de publier un livre politiquement correct…et cherchez quel pays occidental, des années 50 à la fin des années 80, a pu avoir pléthore d’écrivains d’obédience communiste. Sartre, Camus, Merle, Marc Bernard…Certains sont complètement oubliés chez nous et pourtant très connus ici…Ca n’a rien d’un hasard: ils passaient la censure, tout simplement.Pour les auteurs classiques, beaucoup d’entre eux sont passés pour des précurseurs inconnus (y compris d’eux-mêmes, d’ailleurs) de l’idéologie marxiste. Hugo et Zola en sont les deux exemples les plus frappants. Mon Hausmeister me parle aussi sans se lasser des oeuvres de Balzac, il les connaît mieux que moi alors que j’ai fait des études de littérature: le monde à l’envers …:)

Une des caractéristiques de la RDA est d’avoir été un Etat très avancé sur le plan culturel…je ne peux bien évidemment pas le vérifier, mais c’est effectivement l’impression que j’en ai. Tout le monde lisait, tout le monde se cultivait, me disent des gens qui sont de la génération de mes parents…les livres français passaient pour l’une des rares littératures autorisées de qualité.

Si on prend le cas de Robert Merle, la chose est particulièrement frappante. Un peu (hélas…) oubliée en France ces dernières années, son oeuvre a peu de lecteurs en Allemagne de l’Ouest. En revanche, à Berlin l’année dernière, la venue de Pierre Merle, son fils, a été très suivie- je me demande si on a vu autant de monde ici à une lecture publique depuis cette fois-là?!

La littérature française ayant tendance ces derniers temps à devenir de plus en plus « personnelle » (centrée sur le « moi » et les crises existentielles), les choses commencent à bouger un peu. En effet, une des caractéristiques du lectorat germanique, contrairement au lectorat français, est de chercher l’action, le suspens. Par conséquent, les auteurs français qui rencontrent un franc succès ici sont de plus en plus des auteurs de polars ou de thrillers. Fred Vargas au premier rang d’entre eux, avec les très beaux succès éditoriaux d’Aufbau pour ses derniers romans, comme Der Verbotene Ort (Un lien incertain).

Je suis bien curieuse de voir comment les choses vont évoluer…notre littérature dans son ensemble va-t-elle réussir à rester à la hauteur des attentes allemandes?

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Figure berlinoise: Heinrich Zille

Une des grandes figures artistiques populaires de Berlin est Zille, dessinateur né à Dresde et qui a passé le plus clair de son existence à Berlin. Il existe dans le Nikolai Viertel un musée qui lui est dédié et que je compte bien visiter dès que j’aurais un peu de temps!

Zille (1858-1929) est surtout connu pour ses lithographies représentant le « Milljöh » (tiré du français « milieu) ou « demi-monde », au début du XX ème siècle. Les dessins de Zille sont très osés, ou plutôt très francs: manque d’hygiène, promiscuité, sexe en présence d’enfants, mort, tout est montré chez lui, avec un style bien particulier. Jusqu’à aujourd’hui, Zille reste l’un des artistes Berlinois les plus célèbres- son oeuvre est à la fois admirée pour son talent de mise en scène et pour sa portée historique. Les dessins de Zille sont parmi les seuls témoins des milieux populaires berlinois à la fin XIXème- début XXème.

Zille est issu lui-même du milieu qu’il dépeint: issu d’une famille si pauvre qu’il doit dormir des années durant sur de la paille, décrivant lui-même la maison où il est né comme un local à bestiaux ou un autre mot pour l’enfer ( » On peut tuer un être humain avec un appartement comme on le ferait avec une hache »), Zille s’est hissé, grâce au dessin, en haut de la pyramide sociale qu’il a observé sa vie durant. Enfant, il fait tous les métiers possibles, croise toutes les réalités, économise chaque piécette qu’il reçoit pour se payer des cours de dessin.

Ses dessins sont vite accusés d’être pornographiques, voire malsains, dans la société bourgeoise de l’époque. Et on comprend pourquoi: il montre ce qu’on ne veut pas voir. La pendue dans sa chambre de bonne, la prostituée, la mère et son enfant qui vont au fleuve pour se suicider, les enfants qui se mouchent dans leur tablier…Il trouve d’abord sa chance dans un canard « Lustigen Blätter ». Pourtant, dès 1910, Zille commence à recevoir les honneurs de la presse. Son oeuvre « Mein Miljöh » (1914) se vend à 100 000 exemplaires jusqu’à la fin des années 20- ce qui à l’époque, vu les circonstances, est un vrai succès éditorial (resituons: crise économique, crise politique. Le vrai best-seller de l’époque est hélas « Mein Kampf » dont on estime les ventes entre 1925 et 1945 à 10 millions d’exemplaires…)

Zille est l’un des derniers artistes berlinois issus de l’effervescence du XIXème. Proche de Tucholsky et de Max Liebermann, il cherche sa vie durant à accomplir son rêve d’ascension sociale, croyant à peine en son propre succès.

Les Stube d’aujourd’hui sont remplies de ses dessins…il fait pleinement partie de l’atmosphère berlinoise si appréciée. Vous avez donc normalement reconnaître les illustrations que vous voyez en faisant le tour des restaurants germaniques de la ville ;)

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