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Le mirage du château dans le ciel

Non je ne vais pas vous refaire Miyazaki…Ce n’est pas l’envie qui me manque, certes.

Aujourd’hui, j’ai envie de faire le point sur ce gigantesque point d’interrogation que représente le mystérieux château de Berlin, inexistant et pourtant bien présent dans les têtes.

Réinventons le fil à couper le beurre et répétons des choses de base: Berlin vit au rythme de ses projets urbains. Mur ou pas mur, Prenzlauerberg versus Neuköln, nouvelle gare rutilante, nouvel aéroport, loyers qui montent, nouvelle ligne de métro qui coupe un axe principal de la ville pour près de deux ans (et encore, ça, c’est le planning…) et j’en passe. Vivre à Berlin, c’est évoluer entre une série de travaux dont on ne voit pas la fin. Cf l’Alexanderplatz. L’océan de ces projets me dépasse. Je frémis à l’idée des millions d’euros qui nous tournent autour pendant que la moitié de la ville vit aux dépends du bon vouloir de start-up microscopiques et de leurs investisseurs. Mais passons, cela fera de toutes façons l’objet d’un billet un jour ou l’autre, cette frilosité salariale ahurissante.

La ville est donc là, ballotée entre la tentation de se replier sur elle-même, l’envie de profiter de la manne touristique, et le besoin d’évoluer en tant que symbole d’un pays qui se cherche malgré lui.

Au milieu de tout cela, nous avons Klaus Wowereit, son maire indéboulonnable, apprécié pour son pragmatisme, ses petites phrases bien trouvées sur sa vie personnelle (es ist gut so) ou sur sa ville (arm aber sexy). Ce n’est pas le sens de la formule qui lui manque. Mais peut-être un peu celui de la gestion de projets.

Depuis quelques temps, ce cher monsieur subit quelques revers. L’aéroport a été retardé deux fois de 50 000 ans à cause de défaillances techniques sur le site (une histoire de porte fusibles ou de système anti-incendie si j'ai bien compris), et on se rend compte qu’il compte faire de la ville une sorte de Disneyland amélioré. De projet en projet, au fur et à mesure que l’on s’acclimate, on comprend mieux l’idée présente derrière chacune des idées qu’il soutient: la rentabilité à tout prix. Ce qui se passe ici semble parfois ni plus ni moins que privilégier les profits immédiats, plutôt que d’aller déterrer, ou mieux, reconstruire, une identité locale en mal d’elle-même.

D’un autre côté, peut-on vraiment lui reprocher d’aller de l’avant? Au moins, avec lui, la ville bouge, plutôt que de se retrancher derrière sa frilosité. Mais derrière Wowereit, il y a aussi une volonté politique bien marquée et décidée au niveau fédéral, donc principalement par des gens qui rêvent très certainement de faire de Berlin un nouveau New-York. A projet titanesque, mises en place ubuesques.

L’un des plus gros chantiers berlinois des dernières années s’appelle le Berliner Schloss. Nom de code francisé: le château qui sera reconstruit un jour où tu seras peut être déjà mort. On en parle depuis en gros 1990. L’année où mes tout derniers stagiaires sont nés, c’est dire.

Un château rêvé par Miyazaki. Rien à voir avec le Berliner Schloss, mais lui au moins il a un côté onirique

De quoi s’agit-il?

  • En face de l’île aux musées, nous disposons actuellement d’une emplacement assez vaste, plus ou moins vide, sur lequel se dressait jadis un superbe château baroque, puis le Palast der Republik, symbole de la RDA.
  • Ce château disparu avait un statut symbolique à plusieurs niveaux. Tout d’abord en ce qui concerne l’avènement et la chute de la défunte Prusse. Pendant la grandeur prussienne, il tient lieu de superbe résidence princière. Au printemps des peuples, on fait de la place du château un lieu de démonstrations politiques plus ou moins pacifiques. En 1918, Karl Liebknecht annonce la défaite depuis l’un de ses balcons et donne naissance à une très éphémère république socialiste allemande. Le château devient alors un musée, dans lequel il y a une ambition un peu similaire à celle qui est à l’origine de la transformation de l’Hermitage en musée- du moins dans l’idée des quelques camarades des années vingt.
  • Après la guerre, le château-musée est plus ou moins détruit. On en sauve quelques éléments socialistes et historiques- notamment le balcon d’où Liebknecht a tenu son fameux discours, et on le détruit pour construire à sa place le Palast der Republik, lequel n’ouvrira néanmoins ses portes qu’en 1976. Ce palace soviétique, bourré d’amiante, a servi au parlement est-allemand, mais également pour de nombreuses rencontres culturelles. Etant donné le contexte d’effervescence au lendemain de la réunification, ainsi que les lois européennes sur les constructions amiantées, on décide de le fermer. En 2002, la décision tombe: le Bundestag a choisi de s’en débarasser définitivement. Ce qui sera chose faite seulement…en 2008.
  • Pendant ce laps de temps, on se décide à lancer un projet faramineux et hardu: reconstruire le Château perdu. Budget prévisionnel: 480 millions d’euros. La politique de rigueur passant par là, la reconstruction a été retardée de trois ans et devrait démarrer, sauf nouvelle reconduite, l’année prochaine. Je ne sais pas pourquoi je parie sur une autre reconduite.

Voilà ce que devrait donner la reconstruction. Bon à savoir: on reconstruit les façades à l'identique, mais le dedans, ce sera moderne. Il faut pas pousser Mémé dans les orties quand même.

Nous serons donc pourvus dans quelques années du bâtiment manquant au centre-ville historique, lequel contiendra un musée et le  »Forum Humboldt ». Le tout sera voué à la culture et constitue le plus gros projet allemand du domaine culturel des dernières années.

Derrière ce château et toutes ces promesses repoussées à 2013 (pour la première pierre…) se pose une question de fond: Berlin peut-elle réellement financer l’avenir dont rêve l’état fédéral pour elle? Combien de temps sera-t-on prêts à financer et rêver une ville en New-York européen, quand ses habitants s’y refusent? Ou bien va-t-on assister à l’effet inverse, les Berlinois jetant l’éponge après trente ans de protestation plus ou moins développée?

Je parie sur un épuisement de ces politiques de reconstruction. Non pas pour ces belles raisons éthiques que je me plais à décrire (identité berlinoise, histoire d’âme locale, changement local proactif et non pas décidé de façon artificielle…) mais simplement parce que faire Disneyland, ça coûte cher. Trop cher pour une crise telle que celle que nous traversons. Les dents grincent de partout, l’Allemagne paie depuis trente ans pour un retour sur investissement mal perçu. C’est étrange d’ailleurs ces histoires de perception: la réunification est un miracle historique et souvent décrite par ses habitants comme une catastrophe économique. Demandez aux gens bien pensants de Stuttgart ou Munich de s’exprimer là-dessus. Ca fait parfois vaguement penser à un Fukushima financier truffé de remarques désobligeantes sur ces fichus Ossies.

Bien sûr, et heureusement il reste et restera toujours malgré ces discours, de façon croissante, cette manne touristique surgie à la faveur d’un malentendu que personne ne s’explique vraiment (je disais je ne sais plus trop où que Berlin n’est rien comparée aux autres capitales européennes, ni au plan architectural, ni sur le plan de la richesse…).

Dans 10 ans, la ville sera probablement éclatée en plusieurs petits ilôts qui feront penser à un décor en carton-pâte où les touristes, plus nombreux que les riverains, évolueront tranquillement. Peut-être les start-up auront-elles aussi réussi à créer une seconde Silicon Valley, avec de la chance. Le problème, c’est que je ne vois pas les Berlinois embrasser l’avenir. Comme les Parisiens, ils le fuient, haïssent le changement pour ses conséquences les plus immédiates, et se réfugient dans une frilosité inquiétante. On parle de droits, de devoirs, de respect d’objectifs, de RE-construction, d’économies qui mangent peu à peu l’ambition et la jeunesse. Même les entrepreneurs sont frileux ici. D’envie, de projets d’avenir, de construction tout court et de châteaux en Espagne, il est beaucoup plus rarement question, fautes de moyen. Entre un château prussien et un rêve porté sur l’avenir, je sais ce que je préférerais voir. Le château en Espagne pourrait donner naissance à quelque chose.

Autour, le désert du Brandenbourg, à l’infini. Bilan pessimiste, qui me fera partir comme sans doute beaucoup d’autres s’il vient à se réaliser. J’espère me tromper et je cherche le positif. Il est peut-être dans le visage de ces enfants turcs qui se promenaient jusqu’à la semaine dernière avec le drapeau allemand peint sur les joues, les yeux brillants d’excitation, simplement heureux d’être allemands. Mais ceci est un sujet qui soulève autrement plus de questions.

Et vous, quels pronostics pour Berlin?!

http://berlin.equipier.com/checkpoint-graillons.php#more
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Lecture à thème: La femme de midi

La femme de midi est un roman paru en Allemagne en 2007, où il a connu un succès immédiat. Il a notamment reçu le prix du Deutscher Buchpreis, la plus belle récompense littéraire allemande.

Qu’est-ce que ça raconte?

L’histoire d’une femme aux origines juives, qui naît avant la première guerre mondiale, est pourvue d’une mère folle et d’une soeur sans doute un peu trop aimante. Helene est surdouée, belle, mal aimée. Elle passe à travers l’époque comme un navire sans capitaine.

Le livre commence avec l’abandon de son fils dans une gare, à la fin de la guerre. Peter attend des heures durant une mère qui ne revient pas, une mère qui lui semblait l’aimer. Passé ce prologue, le roman se concentre sur la vie d’Helene, comme pour expliquer ce geste par les vestiges de son passé. Cela démarre en Lusace, à Bautzen, entre un père fou d’amour et une femme  »étrangère » que les gens n’aiment pas, qui ne communique plus avec personne et collectionne les objets. Helene grandit avec sa soeur Martha, n’a qu’elle pour seule famille, et seulement son intelligence pour se sortir de toutes les situations. Le père part malgré lui à la guerre, la mère se recroqueville dans sa chambre, Helene ne sait pas quel sens donner à tout cela. Elle place tous ses espoirs dans ses aptitudes et en Martha, son seul repère d’enfant, la seule qui semble lui donner un peu d’amour.

Tout au long du livre, il y aura l’obsession de faire quelque chose de cette intelligence, et de ce rapport pour le moins ambigu avec Martha. L’aimer, la voir se donner à d’autres, tenter de faire des études d’abord pour la surpasser, puis pour faire comme elle, la voir ruiner sa santé, accepter d’être son ombre, tomber amoureuse et quitter Martha, perdre cet amour, vouloir revenir vers Martha, la chercher: voilà ce que raconte le livre. La vie d’un personnage qui a comme point de départ et de retour Martha. A se demander si cette femme de midi, ce n’est pas elle.

En d’autres termes, ce qu’il faut comprendre est que ce livre n’est pas un énième livre sur la période sombre du nazisme, mais l’histoire de deux soeurs menacées par la folie, qui ne tiennent que grâce à l’existence de l’autre. L’époque est une toile de fond, il n’y a pas cette touche dramatique habituelle: les choses sont comme elles sont, on est face à la vie brute, telle qu’elle est ressentie par des personnages qui sont d’abord préoccupés par leur avenir immédiat, l’argent qui ne rentre pas, la vie de bohême berlinoise, le travail à trouver, les gens à aimer, les gens à soigner. L’horreur, la peur de l’avenir, la peur de savoir, sont des données refoulées de façon très réalistes. C’est précisément cet aspect qui m’a parlé.

J’aurais cependant du mal à porter un verdict final sur ce livre qui sent un peu trop le romancier débutant. C’est exactement le contraire de ce qui s’est passé avec Döblin et Berlin Alexanderplatz.

Chez Döblin, le niveau est si élevé qu’il sacrifie les trois quarts de ses lecteurs dans les 50 premières pages. Le style est tellement travaillé que l’on voit d’abord des fautes de langue, quand on est en train de relire un passage de la Bible ou une réécriture de Dante savamment remaquillés par l’auteur en un babillage berlinois destiné à peindre une humanité brute, littéralement idiote et franchement repoussante. On suppose la non-maîtrise involontaire du style, on ne comprend pas où le roman mène, on ne ressent aucune sympathie pour les personnages et l’on se débat pour comprendre où peut bien être le chef d’oeuvre promis. C’est seulement à la faveur d’un petit miracle que l’on peut comprendre l’esprit du roman, qui n’est ni fait pour les gens qui n’ont pas de vraie culture ciblée ou d’affinité littéraire, ni pour ceux qui sont venus chercher une histoire sans autre conséquence, ni pour ceux qui n’ont aucune patience. Ce livre me travaille encore, des mois après l’avoir lu. Il m’a fallu être bloquée dans un train pour réussir à passer le cap de ces 50 pages et enfin entrer dans le texte à ne plus pouvoir le lâcher. J’envisage sérieusement de le relire. Toutes proportions gardées, il est en cela assez proche de l’écriture alambiquée de Flaubert, où on a l’impression que la vie de Frédéric, dans L’éducation sentimentale, est d’un ennui mortel. Or c’est tout le contraire, et on y revient dès que l’on a compris cela. Plusieurs fois. Il y a un côté magnétique à certaines oeuvres.

Mais je m’égare. Dans La femme de midi, au contraire, rien de similaire. Il n’y a absolument aucune prétention au chef d’oeuvre, ni aucune lutte pour le lecteur aux premières pages. On entre dans l’histoire comme on boit du petit-lait. C’est une histoire, point. L’écriture est agréable, le propos séduit d’emblée, les relations étranges des personnages intéressent. On veut comprendre, on s’attache à Helene, on la plaint, on l’admire. Les personnages de cette mère de plus en plus folle, complètement déconnectée de la réalité, de ce père ivre d’amour et aveugle à ses filles, ils ont un côté fascinant. Le début du roman est happant. Je n’ai pas lâché le livre avant 150 pages.

Seulement, passée cette phase d’entrée en matière, on commence à sentir poindre une petite déception. Trop de promesses tuent le roman. L’écriture que l’on trouvait agréable devient un peu mièvre, un brin surannée, les longueurs apparaissent, les personnages ne sont plus si finement analysés. Je me suis surprise à lire en diagonale, à attendre le prochain rebondissement, à guetter les sentiments d’Helene au détour d’une scène de la vie quotidienne, faute de comprendre la portée de tout cela. Ce personnage si parlant au début du livre devient difficile à suivre, même si la lecture est facile. Il y a dans tout ça un peu trop d’efforts de l’auteur pour maintenir le niveau, et stylistique, et en ce qui concerne les événements. On referme le livre en se demandant quelle conclusion en tirer, malgré le talent indéniable de l’auteur. Un roman vite lu, qui a des raisons d’avoir du succès, qui dans l’ensemble m’a plu, mais dont je n’arrive pas à le qualifier d’excellent: drôle d’impression. Peut-être essaye-t-il trop de plaire à son public. C’est sans doute la raison pour laquelle les critiques que j’ai trouvées par ailleurs sont si partagées, tantôt dithyrambiques, tantôt très négatives.

Bientôt d’autres critiques. En 2012, visiblement, je lis comme jamais.

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Lecture à thème: Une femme à Berlin

Aujourd’hui, séquence Arte avec un livre sur la prise de Berlin au début 1945…

Une femme à Berlin est un témoignage historique, rédigé sur le vif, des quelques semaines entourant la prise de Berlin par l’armée soviétique. Âmes sensibles s’abstenir, le ton est rude et le propos peu joyeux. Dans une ville en ruines, livrée à elle-même, privée d’eau, de nourriture, d’informations, les derniers Berlinois essayent de survivre dans un chaos sans nom. Ce sont quelques déserteurs cachés dans les caves ou aux combles, des nazis convaincus et un peu fous, des réfugiés de Prusse orientale annonçant par avance les malheurs à venir, et surtout une écrasante majorité de femmes ayant à faire face à l’évidence: qu’elles le veuillent ou non, elles seront violées, affamées et impuissantes. Il y a celles qui en tirent parti et survivent, et les autres. Le journal relate donc les derniers jours dans les caves, la faim, les relations avec les Russes, les colocations surgies de nulle part avec de parfaits inconnus, l’attitude collective face au viol, la perte de tout repères, puis le lent retour à la vie, du retour de l’eau courante au respect soudain de la propriété privée.

Quel est l’intérêt du livre? Pour moi, surtout dans les vérités intemporelles qu’il donne sur les Berlinois ainsi que les clefs pour comprendre les traumatismes sociaux amenés par la défaite nazie. Sa réception par le public allemand, ou plus précisément l’histoire de son accueil local, est également un point intéressant. L’auteur, anonyme, n’a pas sa langue dans sa poche, et elle met le doigt sur des vérités trop dures à entendre pour une société d’après-guerre ne survivant que grâce à l’oubli volontaire. Ce qu’elle décrit, ce sont des Berlinois qui n’ont que cette phrase à la bouche pour tout accepter, tout subir: tout ça, c’est au Führer qu’on le doit. Une phrase de propagande qui se retourne contre son créateur pour décrire l’horreur et la peur du lendemain. Les hommes allemands sont absents, impuissants, privé de tout moyen d’action. Les femmes subissent, en tirent parti, cherchent les officiers pour obtenir une protection, se débrouillent. Quand elles ne perdent pas la raison.

Le texte a été publié à la suite d’un hasard, les relations de son auteur dans le milieu éditorial y ayant largement aidé. C’est d’abord en anglais qu’il est publié, puis dans un ensemble de langues, à la fin des années 50. Le seul endroit où ça ne marche pas, c’est en Allemagne: sa publication en 1957 est considérée comme un étalage d’immoralité et largement condamné. L’auteur, depuis son anonymat, décide de ne plus autoriser de nouvelles publications en langue allemande avant sa mort. Ce qui nous mène en 2001. Là, les choses commencent lentement à bouger: l’oubli n’est plus à la mode, les derniers témoins historiques se font rares, les langues se délient sur les exactions soviétiques. La publication est donc remise à l’ordre du jour, cette fois avec un vrai succès.

De la personne derrière le texte, nous ne savons rien ou presque, même si des théories existent. Ce que l’on peut déduire du texte est qu’il s’agit d’une femme issue d’un milieu social assez élevé, ayant étudié et voyagé, et probablement une solide expérience de journaliste qui semble être passé en dehors du spectre de la presse officielle. Elle a une trentaine d’années, elle est cultivée et volontaire, s’exprime en russe et en français, est capable de porter une analyse pointue sur son époque. Le reste est assez classique: une Berlinoise qui n’a d’autre choix que de passer de cave en cave au fur à mesure des bombardements, puis une femme sur laquelle se jettent des soldats inconnus, puis quelqu’un qui revient à la vie. En tous les cas, ce n’est pas l’esprit critique  ou visionnaire qui lui manque:

En sortant du magasin, nous avons vu passer un camion qui transportait des troupes allemandes; avec des miroirs rouges, c’est donc la défense antiaérienne. Ils roulaient en direction de la ville, s’éloignaient de nous pour rejoindre le centre. Les hommes étaient assis en silence, regardaient fixement devant eux. Une femme les a interpellés:  »Vous foutez le camp? » Pas de réponse. Nous nous sommes regardées en haussant les épaules. Puis la femme a dit.  »Après tout, ce sont des pauvres diables. »

A l’époque, je me faisais constamment la remarque suivante: mon sentiment, le sentiment de toutes les femmes à l’égard des hommes, était en train de changer. Ils nous font pitié, nous apparaissent affaiblis, misérables. Le sexe faible. Chez les femmes, une espèce de déception collective couve sous la surface. Le monde nazi dominé par les hommes, glorifiant l’homme fort, vacille- et avec lui le mythe de l »’Homme ». Dans les guerres d’antan, les hommes pouvaient se prévaloir du privilège de donner la mort et de la recevoir au nom de la patrie. Aujourd’hui, nous, les femmes, nous partageons ce privilège. Et cela nous transforme, nous confère plus d’aplomb. A la fin de cette guerre-ci, à côté des nombreuses défaites, il y aura aussi la défaite des hommes en tant que sexe.

Ce livre laisse un goût amer et donne envie de savoir comment a eu lieu la lente mutation vers le silence et l’oubli. De ces quelques semaines suivant le siège, on apprend que les traumatismes ont été surmontés par la catharsis: parler sauve. Raconter, encore et encore, est l’unique chance de survivre dans ce monde déréglé.  La chance de Berlin, ça a été que rien n’a été fait de façon isolée. Tout le monde sait et tout le monde en parle. Mais cette parole devra un jour cesser. Ce jour est celui du retour du soldat, l’élément extérieur, justement celui qui n’était pas là, qui ne sait rien. Il va falloir taire les sacrifices et les horreurs subies pour éviter l’opprobe. Très bientôt, la population, d’ailleurs  subitement passée du statut de Volk à celui de Bevölkerung, devra surmonter le traumatisme en affectant la perte de mémoire. Quel destin pour ceux qui ne le peuvent pas?

Lire une autre critique ici.

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