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Le mystère du collègue

Je ne sais pas vous, mais moi, il y a toujours des choses qui me dépassent. Ici, je veux dire.

L’une d’entre elles concerne un aspect de la vie en entreprise. Le sujet n’a rien de grave, il est peut-être même universel. En attendant, ça me travaille. Ca fait des siècles que je voulais en parler ici.

Je conçois que la plupart des gens soient plus matinaux que moi, mais au bout de quatre entreprises vues en trois ans dans cette ville, je ne peux que constater qu’il y a un être qui revient toujours, partout où on va: le collègue matinal. Unique en son genre, isolé des foules (à moins qu’il ne côtoie celles virtuelles sur Badoo?), mais très présent à sa façon.

Appelons-le Thorsten.

Vous arrivez à 9:00, Thorsten est là. Bon, ok, on peut imaginer qu’il arrive chaque matin avec 5 minutes d’avance sur l’heure que tout-le-monde-doit-respecter.

8:15, vous êtes fier d’être déjà là, façon Guido Westerwelle quand il a aligné deux phrases d’anglais sans script: Thorsten est là. L’expérience se répète, ça commence à vous perturber. Vous venez une fois à 8:00, histoire d’être sûr-sûr que c’est bien une histoire de 5 minutes.

Mais non. Il est là DEPUIS 7 HEURES DU MATIN. Seul, concentré, en tête à tête avec son PC, la totale. Parfois même avant, vous dit-il très naturellement quand vous osez lui poser la question avec l’air vexé de quelqu’un qui trouve remarquable de se pointer sur les coups de 08:00.

Alors là vous vous demandez comment il fait, étant donné qu’il habite au fin fond du Brandenbourg, et qu’il a sur sa table le set complet de tupperwares remplis de pommes coupées en morceaux, de Stullen et puis de divers Brötchen. Vous vous imaginez la vie version levers aux horreurs aurores:

  • 4h58: réveil avant le réveil parce qu’on s’habitue à tout
  • 5h30: l’oeil droit bien ouvert, vous vous attaquez à la préparation de l’en-cas de rigueur et mettez vos tupperwares à contribution
  • 7h00: ça y est, vous êtes au boulot, seuuuuuuuuuuuuul. Enfin un peu de calme! Environ deux heures tranquille.
  • 11h00: la faim vous travaille. Normal, la dernière fois que vous avez mangé, c’était vers 5h15. Il vous reste donc simplement à vous attaquer à votre réserve de pommes placée dans le tupperware là droit devant vous. Si elles sont déjà jaunes, vous êtes en retard sur votre planning.
  • 13h00: vous mangez vos Stullen avec délice en 10 minutes face au PC. L’équipe française va tout les jours se goinfrer en 31 minutes au resto (au lieu de 30!!), vous trouvez ça assez étonnant comme phénomène.
  • 16h00: la journée de travail est finie depuis longtemps, mais comme vous vous levez tôt de toutes façons, et que vous êtes forcé de rester jusqu’à 16h00 pour des histoires de contrat, vous êtes resté pour une heure sup où vous ne pensiez probablement qu’à ce contrat injuste.

A 16h01, le garçon a disparu de la circulation.

16h01, c’est l’heure à laquelle moi je commence à devenir vraiment efficace. Mon cerveau doit subir une attaque de je ne sais quoi, ça marche du feu de Dieu de 16h00 à 19h00. J’ai beau me lever aux aurores ces temps-ci et tenter de changer la donne (version moi, faut pas rigoler non plus, même si je suis motivée), le fait est que je suis au top de ma forme laborieuse en fin d’après-midi. Thorsten, lui, c’est l’inverse.

Thorsten est éveillé quand il prend le S-Bahn le matin pour venir du fin fond du Brandenbourg. Il est 6h00, vous luttez avec votre réveil et vous essayez de le planquer sous un oreiller, le matelas, n’importe quoi pourvu qu’il arrête de sonner. Pendant ce temps Thorsten lit Die Zeit dans un coin de train- d’ailleurs avec de la chance il vous le résumera lors d’une quelconque pause clope où vous ne demandez rien à personne.

Lecture favorite de Thorsten. Ca pourrait être Bild, mais non.

A 6h59, vous êtes prêt, fier de vous, et vous commencez à vous dire que vous avez muté depuis quelques temps. Certains vont même jusqu’à se dire qu’à 7h00, ils sont déjà en droit de passer l’aspirateur tant qu’ils y sont- et le pire c’est que parfois ils le font. On appelle ça une forme perverse d’intégration, la voisine vous ayant insufflé l’idée sans s’en rendre compte. Thorsten est en train d’allumer son PC.

7h40, après avoir tourné trois plombes à la recherche de ce que vous étiez en train de faire avant de passer l’aspirateur, vous recommencez à bailler, vous réalisez que vous avez oublié de vous faire à manger, que vous n’avez presque plus de liquide pour le déjeuner non plus, que vous avez une tête à la Mireille Matthieu tellement ce n’est pas dans votre nature tout ça.

Mais vous démarrez, héroïque. Vous voulez y croire. Vous sortez donc, de toutes façons à ce stade, vous n’avez plus rien d’autre à faire que ça, alors voilà. Les yeux vous piquent, vous prenez la rue dans le mauvais sens, vous faites répéter quatre fois à la boulangère ce qu’elle vient de vous demander, à savoir 95 centimes pour un Schokobrötchen, vous faites tomber l’argent par terre. Pendant ce temps, Thorsten a déjà répondu aux 60 mails qu’il a reçu la veille. Résultat que vous obtiendrez sur les coups de 17h00, avec de la chance.

Bilan? De 16h01 à 18h30, pendant que Thorsten mène une vie secrète avant d’aller se coucher, vous commencez à rattraper sa courbe de productivité légendaire. Son existence continue néanmoins à vous perturber. Vous ne pouvez vous empêcher de penser au lendemain, où Thorsten sera là, peut-être dès 6h30 s’il est en grande forme. Thorsten, c’est un de ces gars qui servent de pierre angulaire à l’esprit d’entreprise.

Tout serait en ordre s’il avait les traits vaguement tirés de temps en temps. Mais non. J’ai connu Thorsten sous sa forme Brad Pitt, Thorsten resplendissant de verve qui disait que tout le monde trouvait ça normal dans le Baden-Württemberg et qui râlait quand les autres arrivaient à 9h35, Thorsten qui appelait sa copine à chaque pause dans des élans lyriques à faire pâlir Guillaume Musso, Thorsten qui n’arrêtait pas de rigoler. Tous les Thorsten que j’ai connus jusqu’ici avaient en commun de ne pas avoir l’air de subir le moindre contre-coup de se lever avec le jour. Dans les gènes de Thorsten, il y a un degré de santé qui me dépasse.

Reste encore à éclaircir ce mystère du casse-croûte de Thorsten, en particulier le coup de la pomme, dont j’imagine qu’elle a quand même été coupée à l’aide d’un de ces gadgets faits pour pommes à la fois bio et toujours de la même taille.

Pomme coupée en morceaux. L'idéal pour Thorsten.

Soit sa copine (sa mère?!) lui prépare- ce qui signifie qu’elle se lève à la même heure supposée, soit il le fait lui-même et ça me dépasse encore plus. Thorsten ne va pas à la boulangerie pendant la journée de travail, Thorsten ne va pas au restaurant, sauf cas exceptionnel. Par exemple un pot de départ. Aucun autre être que Thorsten n’arrive à des faits pareils, étant donné que personne n’arrive à amener un casse-croûte fait maison passé le lundi midi. C’en est désarmant. La seule chose que Thorsten s’accorde et fait comme tous les autres, c’est une pause cigarette, en particulier à partir de 15h00. Même le déjeuner hebdomadaire à 1 euro livré sur place il arrive à éviter.

Pour la pomme, l’une de mes théories est qu’elle fait partie d’un régime imposé par une copine tortionnaire. Pommes et Stullen 5 fois par semaine, à vie, voilà ce que je ne peux pas comprendre non plus. Peut-être qu’il n’a pas le choix.

Si jamais quelqu’un a un témoignage à apporter sur ce type de cas, je prends. Se couche-t-il avant 9heures du soir, aime-t-il manger aussi autre chose que des Stullen, dort-il vraiment, peut-on espérer muter un jour comme lui (et d’ailleurs le faut-il). Parce que demain, je sens que je vais me reposer la question.

Ich wünsche Euch einen guten Start in die neue Woche!

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Tout empire périra: l’affaire Schlecker

L’actualité vue selon moi, des plombes après tout le monde…

Au cas où certains fans d’informations fraîches venues d’Allemagne auraient loupé l’affaire Schlecker, j’aimerais revenir un peu dessus. C’est vrai, entre ces histoires de présidents déchus d’un côté et de présidents à élire de l’autre, on a un peu de mal à faire de la place à l’incroyable descente aux enfers d’une des chaînes les plus connues en Allemagne. Imaginez un peu que l’existence de la FNAC soit remise en question: voilà l’ordre de grandeur à donner au phénomène Schlecker dans le ressenti de Monsieur Tout le Monde en Allemagne. L’histoire s’ajoute au contexte de crise que nous connaissons tous, mais n’y trouve pas vraiment son origine: au fond, c’est une histoire banale d’échec managérial.

Donc, on reprend. L’Allemagne connaît de nombreuses chaînes de distribution dans le domaine de la droguerie, à la différence de son voisin français où les hypermarchés où l’on trouve de tout sont rois. Demander à vos amis allemands ce qu’ils pensent de Carrefour, vous verrez souvent qu’ils en sont assez fascinés: tout en un magasin! A la différence de ce modèle, un peu comme aux Etats-Unis, les Allemands séparent leurs courses. Aller au supermarché est plutôt de l’ordre de la corvée hebdomadaire, aller à la droguerie de l’ordre du petit plaisir. Schématiquement parlant, mais aussi un peu du point de vue des jeunes immigrées françaises… »J’aime bien DM », combien de fois ai-je entendu ça en trois ans de la part de filles qui viennent du même pays que moi et découvrent ce paradis où aller tuer vingt minutes de son temps tout près de chez soi.

Petit retour sur les réseaux de distribution de part et d’autre du Rhin:

En France, le premier hypermarché a ouvert ses portes en banlieue parisienne en 1963 (Carrefour, encore et toujours, la région parisienne, encore et toujours…). Il s’agit de la forme la plus avancée d’un mouvement de regroupement de supermarchés, nés dans les années 30 en Amérique du Nord, plus précisément au Québec. Les supermarchés sont nés pour répondre à des tendances de fond qui se manifestent dès la fin de la Première Guerre mondidale: augmentation du pouvoir d’achat, élargissement de la classe moyenne, volonté de démocratiser certains produits, accès généralisé à l’automobile, lutte contre la vie chère, etc. On réfléchit à l’optimisation de la rentabilité, et non plus simplement à établir un commerce florissant. Alors on imagine des surfaces permettant d’accueillir tous les moyens de répondre à ces nouveaux défis: c’est la formule française avec Carrefour, Leclerc, Auchan, tous ces hypermarchés qui font fortune en jouant sur les achats en gros et les économies d’échelles. Peu à peu, la clientèle s’habitue à acheter en même temps les produits cosmétiques et la viande, les plantes et les fournitures scolaires. Et d’ailleurs, dans un pays où la libération de la femme passe d’abord par l’emploi à plein temps, le concept des hypermarchés aide largement la population féminine à atteindre ses objectifs, en lui facilitant la vie.

En Allemagne, pendant ce temps, le rythme est différent. Déjà, il y a un élément de fond qui ne sera jamais aussi propice à un modèle d’hypermarchés: on vient de réaliser que les nazis, en prétendant mieux intégrer les femmes, ont enrôlé et manipulé la jeunesse. L’éducation est donc une donnée sensible, et il ne sera pas aussi facile pour les femmes d’envisager de combiner travail et famille. Partant de là, c’est tout un commerce de proximité qui va être maintenu, favorisé par un passage aléatoire devant le magasin, notamment dans les villes moyennes. Il y a aussi le fait qu’une bonne partie de la génération masculine qui serait en mesure d’avoir ces idées après guerre manque. Le soldat français a été battu, les officiers ont été fait prisonniers puis rendus, mais globalement ils sont là. La France a perdu un total de 541 000 personnes, l’Allemagne de plus de 9 millions, dont 5 millions de soldats. Le pays est coupé en deux, voire en trois, selon que l’on prenne le point de vue des canaux de distribution ou bien le point de vue politique. Il faut tout réorganiser, des codes postaux à la taille des usines, appréhender une clientèle qui a vécu d’ersatz pendant de longues années. Tout cela prend du temps.

Naissance de Schlecker:

Dans les années 70, après de nombreux bouleversements industriels, plusieurs entrepreneurs sentent l’aubaine après la libération du prix des savons. C’est la naissance de plusieurs chaînes de droguistes, dont Schlecker, DM, Rossmann, les plus célèbres aujourd’hui.

Schlecker est mené par un jeune homme brillant, Anton Schlecker, qui a repris le commerce de charcuterie familial et l’a transformé de fond en comble. C’est un acheteur avisé, il a le sens des priorités et le nez fin, mais pas forcément le sens de l’innovation ou du développement à long terme. Il ouvre des petits magasins, établit la gamme de produits Schlecker, du savon à la tapette à mouche en passant par les rafraîchissements, et prend la tête du marché en comptant 1000 enseignes en 1984. Quelques années plus tard, il commence un déploiement à l’étranger: on voit notamment quelques Schlecker dans le sud-est français (rien que de penser à ces paysages magnifiques j'ai envie de réserver un hôtel à Marseille, mais là je m'égare…), comme à Nice, où cela ne fonctionne pas mal, contrairement à l’Allemagne.  Son pari reste le même que ce qu’il a toujours connu: politique de développement agressive, vente à bas prix, choix du commerce de proximité, réduction des coûts. Pour lui, on ne change pas un modèle qui marche. Il conçoit Schlecker comme la solution de remplacements des droguistes indépendants. Ca tient bon la route pendant vingt bonnes années: en cautionnant quelques mauvais articles de presse on arrive encore à tenir le haut du panier. Les concurrents restent en arrière dans leur stratégie de développement et touchent une clientèle plus minime.

Voilà ce que donne un Schlecker à Berlin Friedrichshain: comme de coutume, une façade taguée, une devanture ru-ti-lante, un nouveau slogan à tomber par terre (For you, vor Ort).

Les premiers signes de faiblesse:

L’histoire de Schlecker, c’est une histoire de développement trop rapide, faite au mépris de la raison. Ca fait penser à ces gens trop brillants, à qui la vie sourit trop vite, et qui tout à coup voient tout fondre entre leurs mains. Pendant que les concurrents de Schlecker prennent leur temps, ouvrent nettement moins de magasins, mais optent pour que ceux-ci soient rentables à long terme, la chaîne bleue et blanche lésine sur les moyens, néglige l’esthétique, se fait mauvaise presse avec des scandales salariaux à répétition, parie que l’omniprésence est le meilleur moyen de se développer. Surtout, à aucun moment entre 1974 et 2000, où les problèmes commencent à être à peu près aussi visible que l’iceberg depuis le pont avant du Titanic, il ne cherche à corriger sa politique d’expansion qui signifie que tout son empire doit avoir des coûts sans cesse dégressifs pour pouvoir continuer à se maintenir en vie. Le problème, avec les colosses aux pieds d’argiles, c’est qu’ils tiennent très bien en place tant que la concurrence ne se montre pas. Mais les choses étant ce qu’elles sont, DM et Rossmann, puis Ihr Platz et Müller, ont vu leurs efforts et leur frugalité payer.

Dès les années 2000, ils ont commencé une politique d’expansion qui a absorbé une grande partie de la clientèle de Schlecker. Contrairement à celui-ci, DM et Rossmann parient sur des espaces très fréquentés et des magasins plus grands et plus attrayants. On en trouve dans la gare à côté du Relay habituel, en face des sorties de métro les plus utilisées, au coin des grandes avenues, dans les centres commerciaux. On y vend plus de choses, certains proposent même des produits Tchibo et l’électroménager le plus simple. On va à Schlecker pour le nécessaire, à Rossmann ou à DM pour dépenser son argent sans avoir de liste fermement établie. De quoi débaucher même la personne qui habite en face de Schlecker. En 2008, le déficit est déjà présent. Rien qu’en 2010, le chiffre d’affaires de Schlecker recule de 650 millions d’euros par rapport à l’an passé. Des chiffres à faire réagir même un Anton Schlecker.

Il entreprend alors un changement, croyant sans doute pouvoir rétablir la santé d’un colosse de 7000 magasins et 47 000 employés en quelques années, principalement par le biais d’un changement d’images. L’aide d’un cabinet de conseils, comme la mise en avant de ses enfants qui, contrairement à lui, se montrent dans la presse, ne changent rien à l’affaire. On ne change pas cette vérité entreprenariale: le plus facile pour une entreprise est de choisir un modèle de développement, le plus dur, de le changer. Les investisseurs n’ont pas été trouvés comme on le pensait, seuls trois cent cinquante magasins ont changé de look, et le nouveau discours assumé par les enfants, proches des employés et nettement plus chaleureux, ne change rien au fait que le père est le chef d’entreprise le moins aimé d’Allemagne ni au fait que le squelette de 7000 magasins est beaucoup trop coûteux pour ses revenus.

Le dépôt de bilan est donc tombé le 20 janvier dernier. Tout cela ne signifie pas la disparition totale de Schlecker ni l’abandon de la famille, assez coriace, mais annonce des restructurations profondes. En Allemagne, on commence par la fermeture de 2010 filiales. Un élagage massif.

Normalement, Anton cède la place à la génération suivante en août ou en septembre. On n’a pas fini d’en entendre parler…2012, année Schlecker?!

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Parmi les (fausses) énigmes de la vie

Comment se fait-il que des intentions pour le moins honorables puissent mener à l’opposé de ce que l’on souhaite? Phénomène certes très humain, mais  aussi très bizarre, et qui engendre ce qu’on appelle pudiquement un cercle vicieux.

Changer un truc pour être plus présent là d’où on vient, finir par l’être encore moins, si ce n’est en réel, du moins dans le ressenti. Se sentir mal d’être de moins en moins là-bas pour avoir tenté d’y être plus, et chercher d’autres solutions sans renoncer à l’ici. Toucher à une organisation déjà précaire en croyant l’améliorer. Se mettre un peu plus la pression pour pouvoir être un peu plus libre, plus tard, et ne jamais voir ce moment arriver. Avoir de plus en plus les mots dans la gorge.

Le problème, la plupart du temps, ce n’est pas d’être pris dans cet engrenage. Ni d’être expatrié. On peut avoir le même entre Marseille et Lille ou Clermont et Amiens.

Le problème, c’est de ne pas savoir expliquer qu’on se démêne pour trouver une solution meilleure. Rien de plus que de la communication bête et méchante. Avant de réaliser ça, que le problème tient juste en une phrase à dire et à répéter, et surtout avant de pouvoir y remédier en disant adieu à une part non négligeable de sa fierté, on a déjà envisagé 50 scénarios impossibles pour pouvoir combiner une vie ici et une vie là-bas. L’idée met trop longtemps à faire son chemin.


Le Cher vu de loin, mais pas aussi loin que depuis Berlin

Bref, de l’expatriation et de ses joies. A tous ceux qui savent tout gérer, avoir les congés qui vous permettent réellement de combiner vie française et vie allemande, qui savent jouer de leur absence et de leur présence, faire passer leurs messages en toutes circonstances, jongler entre le stress, la vie de tous les jours, les amis qui vous proposent un verre  attendu depuis la nuit des temps quand vous devriez vous manifester, le manque  de  son chez soi, la conscience de n’avoir qu’une seule vie et qu’une seule famille, sans oublier l’envie de prouver son indépendance, je tire mon chapeau. Il faut être sacrément doué pour évoluer sans accrocs entre tous ces écueils.

En 2012, il va falloir changer tout ça. Vaste programme.

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Homo germanicus

Si comme moi vous vous posez parfois des questions bizarres sur le rapport entre les mots germain, Germaine, et Germanie et le fond du caractère allemand, l’article suivant devrait vous aider à mettre un peu les choses au clair sur le plan linguistique. Retenez surtout que l’origine commune entre le mot les Germains et l’emploi qu’on en fait en français, ça a un rapport avec l’authenticité, du moins en étymologie. Voilà qui me parle.

Cela n’empêche que je continue à me poser des questions et à tenter d’élaborer des réponses sur les raisons du pourquoi on est si différents. Cette question de l’authenticité, qui par ailleurs est aussi quelque chose d’agréable à vivre (sentiment de sécurité qui va de pair avec la Gemütlichkeit), est une des nombreuses énigmes de ce pays à mes yeux. Je crois que l’histoire qu’on nous apprend dans les livres et la réalité qu’on perçoit en surface cachent des tendances bien plus profondes et difficiles à identifier. Mais moi, j’aimerais bien. Comprendre. Vous connaissez à savoir comment je fonctionne si vous suivez ce blog. Non?!

Alors voilà une théorie personnelle parmi d’autres. Attention attention.

Si je regarde l’année 2011 en me demandant ce que j’ai le plus remarqué autour de moi, ou plutôt ce qui revient encore et encore et qu’avant je n’étais même pas en mesure de voir dans la ville où je vis, c’est probablement cette quête certaine de l’authenticité. Permanente. Comme une course à qui est le plus honnête, le plus fiable, et le prouve le mieux. Authenticité de la personne, de ses propos, bien fondé d’une entreprise, activité et communiqués de presse justifiés. Certes, c’est une tendance humaine très répandue, qui va bien au-delà du débat simpliste consistant à coller une étiquette sur une population donnée en disant eux ils sont comme ça et que d’ailleurs notre chère Marine apprécie beaucoup. C’est également l’une des conséquences du 11 Septembre. Après tout nous sommes bel et bien dans l’ère du soupçon, qu’on aime ou non, et ça concerne l’ensemble du monde occidental. Montrer patte blanche, être parfait, c’est une nécessité. On ne peut plus se permettre d’être léger. Notamment en politique. Et sur toutes les questions touchant à la sécurité ou bien à la santé. N’empêche, j’ai parfois l’impression d’être au roi des pays du papier-qui-prouve-que.

Au plan professionnel, du moins dans le milieu dans lequel je suis, l’honnêteté un argument de vente de vos produits. Le commercial doit savoir que la première chose qu’on va lui demander en Allemagne, c’est si tout ça est bien authentique, echt. A un moment où à un autre, il sera poussé à aller chercher des certifications pour augmenter son chiffre de ventes et mettre en confiance des consommateurs de plus en plus pointilleux et avides de preuves. Idem quand on pose candidature. Plus vous avez de diplômes dans votre anse, même peu reluisants, plus vous prouvez votre crédibilité, et donc vous vous détachez d’une masse de gens dont on ne peut pas être trop sûrs. Mieux vaut une personne un peu moins compétente qu’un génie un peu menteur. Côté dirigeants et électeurs, on demande aux politiques de démissionner dès qu’on s’aperçoit du moindre mensonge, fût-il vieux de plus de 10 ans. Il faut donc à la fois être irréprochable, jeune, doué, mais surtout authentique. Avoir menti une fois, sur un diplôme, c’est trop. Ce n’est même plus récupérable. C’est sans doute pour cela qu’Helmut Schmidt reste si populaire malgré son langage châtié qui aurait fait scandale en France: lui, il est vrai, en plus il ose même fumer partout quand tout le monde dit que c’est mal. On voit l’homme derrière le masque, et ça, ça plaît. Il peut dire la même chose que Sarrazin, mais comme il est authentique, ein echter Politiker und ein echter Mann, ça fait quand même beaucoup moins de bruit:

Sur le plan pratique, dans la vie de tous les jours, on va tout tester pour le bien du consommateur et de la société. Même mon toaster a fait l’objet d’une évaluation lui décernant un prix comme quoi il grillerait effectivement le pain correctement. Ce que je confirme moi aussi. Il grille bien. Tout ou presque dans la maison est geprüft dans l’espoir de certifier la qualité. Et encore, je ne suis pas au courant du détail des notes attribuées. Même pas pour mon grille-pain.

Toutes ces choses qui m’échappent encore en presque trois ans de présence, j’aimerais bien les comprendre enfin. Une réponse serait d’associer cette quête de l’authenticité à l’esprit protestant qui continue d’imprégner la société allemande, paraît-il. Comme je ne m’y connais pas assez en religion pour pouvoir m’en assurer sans avoir recours à des clichés, je penche surtout pour les conséquences du nazisme pour expliquer tout ça. Au fil des conversations, j’ai l’impression d’avoir accumulé des connaissances qui commencent tout juste à faire sens. Et encore, ça reste à prouver. Pour le dire en quelques mots, la seconde guerre semble tellement avoir traumatisé les consciences de la génération suivante que celle-ci en est venue à l’idée d’établir une sorte de veille sur absolument tous les aspects de la vie, histoire d’être sûre de ne jamais recommencer comme les parents, menant une vie tranquille et se réveillant un beau jour dans un champ de ruines, en ayant du mal à se regarder dans un miroir, en se demandant pourquoi elle a perdu la guerre, que fait la Prusse orientale en Pologne et en Russie, et répétant comme une litanie qu’ils ne savaient rien.

Comme le disait JM il y a un an, le nazisme était bien loin d’être une mouvance à part. C’est une sorte de monstre qui a dévoré progressivement non seulement les idées, mais aussi les objets, les habitudes, la façon de vivre, bien avant que cela ne se montre à la surface et que cela devienne vraiment une revendication politique. Que d’évolutions ont été étroitement liées à la période et à cette idéologie. Pour nous, ces évolutions sont neutres. Pour un Allemand, je n’en suis plus si sûre. La prise en charge des enfants,  forme précoce de libération des mères de famille, a abouti à un endoctrinement massif qui a permis d’étouffer dans l’oeuf une très grosse partie de la résistance en Allemagne. Lire par exemple les lettres de Hans et Sophie Scholl pour comprendre à quel point il était difficile de réaliser et de franchir l’étape menant à la résistance quand on est né dans cette idéologie et que tout, absolument tout, toute la journée, de la forme des jouets pour enfants au bock de bière, vous met dans le moule et étouffe jusqu’à l’idée d’une autre réalité.  Pas étonnant du coup qu’aujourd’hui les mères qui travaillent soient si mal vues. Un brin de conservatisme, une dose de connaissances historiques basiques feront de n’importe quelle femme une personne qui va veiller à ne pas laisser sa progéniture aux mains d’une institution dont elle ne connaît pas forcément les valeurs. Sur un autre plan, certaines entreprises ont commencé à se développer grâce à une grande idée de l’époque, voulue par les dirigeants nazis, qui était l’impératif de pouvoir mieux distribuer sur l’ensemble du territoire allemand. Elles vont donc avoir des bras et des yeux partout, pouvoir espionner et encadrer virtuellement un peu tout le monde. Exemple: Riesen. Vendre des bonbons abordables et en profiter pour faire passer le message aux enfants qu’Adolf les aime bien. Idem pour les moyens de communication et leur développement. Le charisme bizarre attribué à la voix d’Hitler n’est ni un hasard ni un mythe. Le nazisme a séduit les comédiens, les artistes, les classes populaires, en jouant sur le lancement de la radio à grande échelle. Les uns y voyaient une chance d’être connus, les autres une chance d’être pris au sérieux en étant plus tenus au courant que jamais. Après le théâtre, après la performance d’acteur, la suite logique, c’était d’être speaker. A l’autre bout, écouter la radio, ça avait un côté magique. Un peu comme d’aller au spectacle. Et qui était le meilleur speaker du pays, pendant que George VI faisait des exercices avec son orthophoniste?

Alors on va tout vérifier et agir quand une chose ou une personne sort du cadre attribué. Peut être est-ce en partie pour ça que ce pays fait un fromage sur des gens qui ont menti pour obtenir son diplôme il y a waoutmille ans. Guttenberg essaie de revenir des mois après, et il ne peut pas selon Henkel qui le dit et le répète (mais pas tout seul) et que le Datenschutz, ici, ça ne rigole pas. Ca créerait même des emplois. Assurons-nous que personne n’ait contacté Frau Schmidt de façon indue ces 40 dernières années et surtout que ça continue comme ça. On va veiller aussi à ce que la presse soit bien vivante. Jamais vu autant de journaux qu’ici. Dès la table du petit déjeuner, il y en a un ou deux sur la table, bien épluchés, qui sont autrement plus épais que les quotidiens français.

La résilience, tout ça tout ça. Mais peut être que je me trompe dans cette interprétation. Je n’ai que mon expérience ici pour tenter de comprendre et je suis preneuse de toute lumière. Affaire à suivre.

Vous en pensez quoi? Vous avez remarqué autre chose qui vous semble revenir en permanence?

PS: Pour en savoir plus sur l’homo germanicus, mais sous un autre point de vue, vous pouvez aussi jeter un oeil chez Lucie. C’est bien fait et ça donne envie d’en lire plus!

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