Connaissez-vous M le Maudit? C’est un classique du cinéma allemand, considéré comme un chef d’oeuvre par la plupart des critiques, mais généralement peu connu du grand public.
M le Maudit raconte l’histoire d’une traque. Celle d’un pédophile, à Berlin, par la ville entière: citoyens, police et pègre redoublent d’efforts pour identifier l’individu à l’origine de la mort de nombreuses petites filles. Chacun y va de sa contribution, de son idée, pour le retrouver, l’éliminer, et revenir à une vie normale dans un monde qui ne l’est pas. Le meurtrier, c’est celui qui fait passer les banales existences de petites gens désorientés au stade de l’insupportable. Il impose l’absence et la cohue, dérange les affaires de la pègre, jette la discorde entre voisins, révèle au grand jour l’incompétence de la police. Par son traitement presque documentaire des mouvements de traque et la description de la haine populaire, Fritz Lang réalise avec son premier film parlant un chef d’oeuvre intemporel: on pourrait y retrouver le monde d’aujourd’hui, de l’humanité brute concentrée en 110 minutes.
Chaque détail, chaque information a fait l’objet d’un travail de fond. Lang a rencontré un meurtrier de Düsseldorf, est allé demander l’avis de médecins sur les psychopathes, a épluché les faits divers, s’est intéressé de très près à la pègre pour en faire ce qu’il appelle lui-même un reportage. On pourrait quasiment suivre la traque au-dessus d’un plan de Berlin. Pour autant, le film n’a pas la sécheresse habituelle des reportages de l’époque: il bénéficie du savoir-faire de Lang, qui a accumulé des années d’expérience de tournage sur la scène expressionniste, notamment en tournant Metropolis. Le détail de la mise en scène compte autant que les sons ou l’obscurité, qui a elle-même une signification et permet de donner l’envie au spectateur d’aller jusqu’au bout de ce film morbide. On y tient comme on tient à finir un bon livre dont la fin est annoncée par le titre. C’est peut-être cela qui donne l’impression de voir l’Allemagne pré-nazie à chaque minute. Reste que Lang ne préfigure rien, n’annonce rien, ne fait aucun jugement: il se borne à filmer au plus proche de la réalité, en montrant des espaces vides, des scènes de harangue, le petit peuple qui tapine, vole et cambriole et s’estimant au-dessus des lois. Le choix des plans parle de lui-même. Y a-t-il plus parlant que le ballon d’un enfant mort pour mettre un meurtrier face à sa conscience?
Tout dans ce film est une leçon. Une leçon de sobriété, par l’épure imposée à chaque plan. Une leçon de justice, dans la mesure où la pègre, rapide à s’autodéterminer comme tribunal juste, est rattrapée in extremis par la police et le système légal. Une leçon de psychologie criminelle et une leçon d’humanité, aussi. Mais surtout, on est stupéfié par le jeu d’acteur de Lorre, cet acteur oublié, rond, tout bonhomme, qui devient tour à tour un fou, une pauvre âme, un être machiavélique et abject, une victime de la société et un homme traqué. Un peu plus et on le prendrait chez nous et on lui vendrait un ballon, comme cette pauvre logeuse sourde et ce mendiant aveugle, symboles d’une époque juste, mais si peu attentive au bon moment…
Le film date de 1931. Ce sera l’occasion pour Goebbels de tenter de séduire Fritz Lang en le mettant en charge de projets cinématographiques nazis, avant de mettre ses oeuvres au ban des oeuvres »dégénérées ». Et pour cause: Lang est parti en France, puis aux Etats-Unis, tournant le dos à l’Allemagne pendant de très longues années. Au total, Lang a réalisé près de 40 film dans trois pays. De quoi figurer parmi les grands, et pas uniquement avec ce titre…


